_____
1990
Que reste-t-il? L’impossibilité d’agir.
La rage vient au cœur, qui peuple les couloirs de la prison, pauvre désolation d'un gâchis, d'une spoliation, d'un enfermement criminel, presque au bord du silence
total, de la paralysie, presque totalement détruit de l'intérieur, enveloppes vidées, petites consolations sentimentales, remplissage du temps par l'inutile, ce trop-plein d'occupations,
résistance passive du mur invisible, défaut de violence qui, de toutes manières qu'elle soit employée, casserait tout sans rien convaincre.
_____
1991
Elle disait les détails de sa noyade, comment elle était passée le long de la péniche, dans l’eau noire de la nuit, jusqu’au barrage.
Nous décidâmes de l’écouter. Elle sortit de l’HP[1] avec nous. Nous l’avons revue toutes les semaines pendant des mois. A chaque fois,
l’histoire reprenait, à partir de l’eau noire de la péniche, longue coulée du jour du suicide dans la Marne… et puis la suite, une vie de subsides, avec des enfants, pas d’homme, la banlieue des
assistées.
Lorsque je demandai au médecin-chef ce qu’il pensait de notre travail: (Avec un ton vague et sans trop me regarder) :
« C’est bien, c’est bien… ».
(Un temps, puis avec des mimiques d’impuissance) :
« C’est de la poésie, tout ça… ».
_____
1992
Un diner de cadres employés par une grande entreprise de l’Etat. Ils jouent à se chamailler et à se faire peur. Mais ils sont comme les prêtres romains: ils savent
que rien ne les menace, et que rien ne vaut la peine véritablement d’être défendu.
“Lorsque des enveloppes passent, tu sais… même le plus honnête… même le plus honnête!…”
_____
1993
Jeune entrant. Tiré aux cartes, sodomisé à la prochaine récréation.
Un ministre dit qu'avec le sida dans les prisons, il n'est pas utile de rétablir la peine de mort en France.
_____
1994
L’étrange étrangeté, celle qui mène de Belt Parkway à La Guardia, de nuit sous le Mid Tunnel. Vous allez ensuite uptown dans la 3éme bien encombrée, à la rencontre
de ces petits endroits qui vous appartiennent, où vous vivez plus doucement ailleurs que n’importe où, où vous êtes étranger chez vous, où les chants lointains du monde d’à côté vous parviennent
comme une nuit de Noël à l’extérieur, derrière une vitre embuée.
L’étrangeté, qui sont ces gens jetés hors d’eux-mêmes pour n’avoir pas su enfiler une peau sociale correcte? L’étrangeté, pour n’être pas né là où l’information
était la meilleure, pour être né à côté, mais pas au milieu de la chorale, pour être davantage en dehors que dans le courant, pour avoir voulu comprendre ce qui ne nécessite aucun commentaire,
pour être toujours - perversité, hystérie - ailleurs que là où ce serait bon.
La petite montée achromatique nous acrobate la pensée asymptotique. Parallèles, tables de restaurant ou wagons du métro: la distance pour rencontrer l’autre est
infinie (les carambolages ne donnent souvent rien de bon). ce n’est pas la voiture de police ni les pompiers qui font du bruit, mais la résonnance de l’air entre les tours, où les vibrations
assourdissantes rebondissent sur les vitres plaquées de lumière solaire.
Que faire dans Central Park la nuit? Avoir loué malgrè soi un tux[2] et traîner au bout d’une ficelle des billets de 100 dollars jusqu’à ce qu’on vous
assomme. Tout cela parce que vous avez appris le “british english” et qu’aux USA, on ne dit pas “smoking”.
L’Océan Atlantique joue le rôle d’un miroir qui renvoie, suivant l’éclairage, l’image de la vieille Europe ou celle du Nouveau Monde. Il est la limite franchissable
entre l’histoire des renoncements et le renoncement au passé.
_____
1995
Il n’y avait de visible que sa surface. Cette limite lisse vous donnait l’apaisement, car son être vivait par temps calme.
Lorsque vous partiez, une toute petite faille ouvrait la porte à l’intérieur. Juste un baiser pour vous signifier le désarroi.
Lorsque vous étiez ailleurs, sa voix vous disait son amour.
Il n’y avait de visible que sa surface dont tous pensaient qu’elle était fondée sur les plus belles fondations. Son être vivait sur terrain solide.
Lorsque vous questionniez, aucune réponse ne venait car inutile.
A la limite de chaque vie se maintient la limite, la peau des rencontres.
_____
1996
« Intolérance, manichéisme, manque de modestie, manque de souplesse et manque de diplomatie sont les marques d’un défaut de charité élémentaire” murmurent les
suppôts institutionnels.
« Tiédeur, demi-teintes, centrisme, tolérance, nouvelle laïcité et respect de la forme sont les supports de l’hypocrisie » crient les ennemis du
brouillard tiéde.
_____
1997
S’acharner à détruire, cette sorte de jouissance perverse que l’Occident partage à grande échelle.
On verra un jour que les religions y ont toutes joué le rôle de la cause, du moins les monothéistes. Ce désir morbide de l’Unique, Fiancé des bonnes sœurs comme Père
des enfants de cette sinistre analysette transactionnelle, Fils des mères éplorées, Amant des putes agenouillées, Dieu des taureaux devenus bœufs de la crêche, ce désir de Mort, armoiries
ensanglantées d’un arbre élu, tirade treblinkienne du sacrifice à la “race des vrais dieux”, ce désir de ne plus jouir que contre la vie, veut tuer le multiple foisonnement de nos êtres.
Mais regardez bien comme les prêtres politiques de cette jouissance s’expriment à mots feutrés et ronds.
Nous aurions tant aimé qu’on nous laissât tranquilles, nous qui jouissons de la vie, foisonnante et incompréhensible, apparemment absurde.
Nous qui tolérons, qui supportons de n’y rien comprendre et qui pensons que l’ignorance de notre destin est à lire comme un des moteurs de ce désir de vivre. Et
certainement pas de tuer ce désir par des réponses totalitaires.
Ainsi l’acharnement à détruire qui planque sous le voile de l’Amour d’un Dieu unique et qui, de temps en temps, sort avec ses couteaux et ses chambres à gaz, ou plus
simplement avec ses tortures propres de tous les jours, cet acharnement n’est que le signe funeste de sa propre ignorance du désarroi et de la peur.
La barbarie est de croire qu’en tuant, on tue la mort puisqu’on en est scéniquement l’acteur. Pauvre hère de la méconnaissance de soi, c’est cette peur de l’inconnu
alliée à la certitude que cet inconnu est indépassable qui est la mère de Dieu.
_____
1998
Les prolongements informatisés de l’esprit préfigurent une dématérialisation des déplacements physiques.
Cette technique générale qui passe actuellement par la numérisation binaire évoluera vers des systèmes d’engrangement des savoirs et surtout des méthodes de
reproduction qui les accompagnent. Ils seront distingués de leurs supports cellulaires, c’est-à-dire de ce qui est visible comme corps humain.
L’expansion de l’Homme dans l’univers se fera par génèration de ces engrangements dans un autre espace-temps que son origine.
La transmission se fera par la dématérialisation numérique, elle-même imputrescible. Le programme fera naître automatiquement des êtres lorsque le support
d’expédition (station spatiale) aura atteint l’éloignement temporel choisi. Ce laboratoire automatique de vie créera des corps neufs et réincarnera les pensées.
Nous ne savons pas aujourd’hui comment cela se pourra, mais plusieurs idées sont inadéquates et dérangeantes: l’idée de ne pas peupler l’univers, l’idée de ne pas
aller ailleurs qu’ici et maintenant, l’idée d’être ce prisonnier “cellulaire” d’un corps terrestre.
Rêvons encore un peu: peut-être même que cette dématérialisation ne nécessitera pas une rematérialisation sous forme de corps vivant comme celui que j’ai
aujourd’hui. La machine et le vivant ne pourraient faire qu’un, ce serait une matière enfin informée, vraiment mise en forme par la pensée, vieux rêve philosophique… La disparition de la
génération naturelle au profit de la génération manipulée est aussi une tendance bien amorcée.
Il ne vient à l’idée de personne qu’un tracteur est méchant ou qu’un avion est une créature du diable. Pourquoi n’en serait-il pas de même d’un nouveau support
corporel pour la pensée ?
_____
1999
« Le seul problème… » dit-il, « c’est la population éduquée. Lorsque les gens ne sont pas éduqués, ils ne savent pas ce dont ils peuvent avoir
besoin, ils se contentent de ce qu’ils ont, ils ne posent pas de questions, ils n’ont pas besoin de changer leur condition. C’est vraiment le seul problème, les gens éduqués, c’est un énorme
problème, d’avoir formé des gens ».
Il est presque sept heures du matin et j’écoute de toutes mes oreilles, au seuil du siècle, ce chauffeur de taxi, cet homme venu de là où religion et pouvoir
politique sont uns.
_____
an 2000
“Oui, sur tous les sujets, Madame, je peux vous séduire sur tous les sujets. Je n’ai pas appris. Simplement, je réfléchis, moi et je collectionne les opinions. Il
faut en avoir une sur le maximum de choses. Et accumuler ce savoir.
Bientôt je serai en mesure de mettre toutes les fiches que mes ancêtres ont écrites ainsi que tous mes fichiers dans le microscoprocesseur[3] que je viens de me faire implanter. Je suis déjà un peu vieux pour ça, mais je ne crains
rien; mon indice de jeunesse d’esprit est limite mais je suis en dessous de la barre, je suis passé.
Quand on pense que le record a été battu par cette fille qui a réussi à se faire implanter plus de trente-six microscopros! Elle bat les bases de données les plus
étendues puisqu’elle possède tous les protocoles de branchement aux réseaux téléports les plus récents.
Même pas mal à la tête! Et son dernier bébé a reçu des cultures de neurones fécondés par les microscopros. Cet enfant sera sans doute affecté à la surveillance
pédagogique d’au moins soixante millions d’apprenants! Son clône devra être affecté à sa sécurité, ce qui est dommage car autrement cela ferait soixante millions autres formés.
La sécurité publique est finallement le seul problème que nous n’ayons pas pu résoudre par la technologie. L’être humain n’est pas encore assez éduqué.
Nothing to fear !”
New-York, Merry-la-Vallée, 1996.
Table des matières en forme d’extraits.
de 1950 à 1964
Ce poids qu’un jour vous jetez par dessus bord est celui du désir fou de cet être par qui vous devriez apprendre l’amour et qui ne cherche qu’à vous apprendre
qu’il vous faudrait mieux n’être plus.
de 1965 à 1977
Elles étaient de ces femmes esclaves qui n’avaient pas encore compris qu’en trompant leur mari, elles touchaient à la seule liberté qui leur était accordée: être
maîtresse du temps si long qu’il faut pour approcher un seul homme.
de 1978 à 1996
Les ruines des édifices passés attirent ceux qui le plus souvent n’ont pas achevé de construire, comme pour se masquer à eux-mêmes qu’ils n’ont pas réussi, comme
si la réalité démolie pouvait prendre la place de ce qui n’a jamais existé.
de 1997 à l’an 2000 et plus…
Ainsi l’acharnement à détruire qui planque sous le voile de l’Amour d’un Dieu unique et qui, de temps en temps, sort avec ses couteaux et ses chambres à gaz, ou
plus simplement avec ses tortures propres de tous les jours, cet acharnement n’est que le signe funeste de sa propre ignorance du désarroi et de la peur.
La barbarie est de croire qu’en tuant, on tue la mort puisqu’on en est scéniquement l’acteur. Pauvre hère de la méconnaissance de soi, c’est cette peur de l’inconnu alliée à la certitude que cet
inconnu est indépassable qui est la mère de Dieu.
[1] Hôpital Psychiatrique.
[3] Ordinateur inventé l’année prochaine.
Appelé aussi microscopro.